• L'esprit créatif

Le domaine de la créativité est un sujet complexe car chacun de nous en a une représentation et une expérience propre, que cela soit dans le domaine de l'art ou de l'éducation. Tout être humain est animé par une créativité naturelle dont l'une des caractéristiques est de lui permettre de s'adapter et de se transformer : dans l'activité créatrice, il n’y a pas d’obstacle ou tout obstacle est une épreuve pour aller au-delà, ailleurs, autrement. Ainsi, paradoxalement, ce qui empêche la manifestation de la créativité peut aussi la provoquer !

  • Autoriser l'apparition de la créativité

Lorsqu'une situation de rupture modifie nos habitudes, elle nous interpelle et appelle une réponse qui fait intervenir notre créativité, sauf si la souffrance engendrée par les circonstances est trop dense. Le processus créatif se met en œuvre lorsque l'esprit est dans un état de disponibilité et de détente tout en étant guidé par un cadre, un ensemble de règles de base. C'est une question d'équilibre car une qualité peut devenir un défaut : trop de rigueur bloque l'esprit et trop de détente l'assoupit. Cet état de présence s'accompagne d'une mise en jeu dans l'activité créatrice, au moment où nous n'avons plus le choix. Il nous faut accepter de nous engager pour libérer notre créativité, même si parfois cela nous bouscule. Une fois impliqués, nous sommes invités à faire et à défaire notre travail et à chercher d'autres pistes possibles, car nous avons beau connaître les règles techniques de notre activité, nous sommes parfois désorientés, ne sachant plus très bien comment gérer l'urgence de la situation ; mais le seul fait de ramener l'esprit au moment présent peut révéler des possibilités nouvelles. Il s'agit alors d'improviser avec ce qui se présente à nous : nous allons forcément nous tromper et faire des tentatives infructueuses, ce qui nous oblige au changement, source de joies mais aussi de confrontations douloureuses. Cette dynamique de la créativité nous impose de renoncer à notre tranquillité personnelle car, que nous soyons sur scène en train de répéter une pièce de théâtre, en classe avec nos élèves ou en train de faire une tarte, nous sommes responsables de ce qui se passe. Mais attention, dès que nous nous fixons trop vite sur une idée, nous solidifions quelque chose et il y a un mouvement de fermeture dans l'esprit qui stoppe le processus créatif.

  • La créativité naturelle de l’esprit

Nous venons de décrire une créativité qui s'exprime à l'occasion de nos activités ego-centrées, mais il existe, selon les enseignements du Bouddha, une qualité inhérente à l'esprit à un degré plus fondamental qui est sa capacité à connaître, c'est-à-dire à être conscient, à comprendre, à expérimenter et donc à découvrir. Mais pour nous actuellement, le déni de certaines vérités voile la pleine reconnaissance de cette dimension de créativité spontanée, car ces vérités mettent en question la saisie réaliste d'une identité permanente, en premier lieu la nôtre ! Voyons quels sont les différents dénis qui restreignent notre capacité d'évolution :

le déni de l’impermanence, le fait que les choses changent tout le temps, ;
le déni de la souffrance, car nous dépensons pas mal d’énergie pour l’éviter, plutôt que de la rencontrer pour en faire quelque chose ;
le déni de la vacuité, c’est à dire que ce que nous percevons n’existe pas nécessairement comme nous le pensons ;
le déni de la libération, quand nous avons des difficultés à croire qu’il nous est possible de nous libérer de la situation dans laquelle nous nous trouvons.

Reclus dans les limitations de la saisie ego-centrique, nous pouvons nous libérer de ces voiles grâce à une pratique spirituelle. La confrontation avec l’impermanence, la souffrance et nos limitations est le moyen pour réveiller la créativité naturelle de notre esprit sur la voie de l'éveil ! De ce point de vue, la créativité serait la capacité de l’esprit à se renouveler constamment, n'étant limité par rien, face aux situations changeantes de la vie. Libérer ce potentiel nous apparaît comme un des enjeux du processus spirituel et éducatif.

  • L'entraînement aux paramitas

Dans la perspective de la voie bouddhiste, les six paramitas, telles que la générosité, l’éthique, la patience, l’effort enthousiaste, la méditation et la sagesse, sont autant de qualités spirituelles qui vont se combiner pour révéler ce potentiel de l’esprit éveillé.

La générosité. Dans le contexte de l'apprentissage spirituel et de la relation éducative, nous ne donnons pas notre temps, notre écoute ou notre effort pour être aimé ! Nous mettons en œuvre les moyens de donner à l’autre ce dont il a besoin, suivant sa demande et le but à atteindre. Dans l’enseignement du Bouddha, il y a trois types de générosité : la générosité matérielle, psychologique et spirituelle. Donner de l'espace, dissiper les peurs, éclaircir une situation sont des attitudes qui appartiennent à la générosité psychologique et qui, en débloquant les situations, sont propices à une dynamique créative. Cette générosité ne génère pas nécessairement un bien-être immédiat, car c'est un travail sur les attentes et la déception, mais elle permet que l’erreur, une fois perçue, devienne une qualité potentielle.

L’éthique. Par conduite éthique, nous prenons l'engagement d’arrêter de nuire et d’accomplir le bienfait des êtres, y compris le nôtre ! Le respect de cette éthique est la base d'une relation éducative bienveillante. Le cadre, toute convention d’un fonctionnement qui permet la réalisation d’un objectif, est paradoxalement ce qui ouvre un espace de liberté à l'expression de la créativité : la sécurité autorise l'exploration. Le cadre, qui consiste donc à définir les objectifs et à poser des règles, se doit d'être explicite et modulable, sinon nous risquons l'enfermement stérile. Le peintre, par exemple, met un cadre et peint sur une toile, même si c'est pour s'étendre au-delà. Dans une relation, ce cadre induit une dimension de responsabilité : quel type de contrat peut fonctionner avec l’autre partie sans la mettre en danger et lui permettre d'évoluer ? Cette éthique nous engage donc dans un processus de reconnaissance de l'autre, par nature créatif !

La patience. Nous sommes imprégnés d’attentes peu claires, d’attitudes irréfléchies qui nous conduisent à avoir des réactions d’impatience, ainsi les situations deviennent vite des impasses. La patience consiste à donner sa chance à la situation : il s’agit de nous approprier la durée en prenant le risque de ne pas agir maintenant ou en prenant celui de nous tromper avec l'intention d'améliorer notre action par la suite. Nous devons nous extraire de l'exigence impossible du "tout, tout de suite, tout seul" qui nous emprisonne parfois complètement. Comment répondre autrement  aux différentes attentes ? La créativité est alors nécessaire pour adapter, changer le cadre ou la vision, plutôt que de vouloir à tout prix répondre à notre attente ou la négliger. Face à une agression, nous pouvons choisir de partir pour éviter le pire, de rester calme pour pacifier la situation ou de réagir de bien d'autres manières constructives si elles sont fondées sur la bienveillance. La patience est un travail sur nos attentes qui nous permet de sortir de notre cadre pour prendre conscience de celui qui nous fait face.

L'effort enthousiaste. C'est le remède à la paresse ; paresse de rencontrer nos peurs, nos inquiétudes, nos remisent en question ; paresse qui nous fait réagir en nous retirant, en ne disant rien ou bien en compensant par une agitation qui nous éloigne de ce que nous avons à faire. Parce qu'il est enthousiaste, cet effort est inspiré par une joie empreinte d'humour qui n'a pas peur de se confronter aux doutes et aux interrogations rencontrés. Le climat de confiance créé par la dynamique de l'effort enthousiaste nous permet de nous réjouir de l’action juste et d'accepter la critique dans l'activité créatrice.

La méditation. Les pensées qui s’élèvent sans cesse manifestent la créativité naturelle de l’esprit. Grâce à la pratique de la méditation, nous commençons par accepter ce mouvement, sans le refouler et sans nous laisser emporter par lui. A certains moments, l’esprit a besoin de ces temps de pause pour que les choses se passent bien ! Durant cette période, cet espace intermédiaire, l'esprit ne réfléchit pas mais regarde les pensées passer, ce qui l'amène à plus de clarté. Le problème vient de ce que nous sommes très attachés aux pensées et l'attachement est le cœur de la distraction, dans le sens où nous investissons dans les apparences. Le mouvement même de la méditation est de lâcher prise, mais attention, il n’y a rien à découvrir au-delà du lâcher prise lui-même. Nous nous entraînons à une habitude nouvelle, celle de ne pas saisir. Par la présence fondamentale, nous prenons conscience de la texture et de la qualité de l’espace autour de nous, et de l’activité mentale en continuelle interaction avec l’environnement. Lorsque nous sommes pris par le mouvement mental de la réflexion, nous revenons simplement à la présence. La méditation en action consiste à prendre l’espace comme support pour ne pas nous laisser emporter par la névrose.

La sagesse. Les phénomènes n'ont pas l’existence que nous leur donnons. La notion de sagesse fait référence à la vacuité qui exprime l’interdépendance des phénomènes ; ceux-ci sont le fruit de causes et de circonstances. En ce sens, la manifestation est comparée à une grande danse. Un esprit vaste perçoit les différentes dimensions de l’interdépendance : les phénomènes se manifestent les uns par rapport aux autres, l’environnement est l’expression de l’esprit, et l’esprit lui même n’est pas une entité en tant que telle… Bref, la sagesse est l’actualisation de la créativité naturelle de l’esprit, une rencontre avec la non-dualité.

  • Accepter d'être altéré

Quelle que soit l’expérience que nous rencontrons, si notre motivation n’est pas juste, ce que nous percevrons sera contaminé du fait de l’interdépendance : si nous ne sommes pas créatifs, les situations resteront bloquées ou répétitives. Du point de vue du Bouddha, c'est la saisie et l’identification à nous-mêmes, à nos émotions et à nos idées personnelles, qui empêche l'apparition de dynamiques d'apprentissage plus enrichissantes pour nous-mêmes et les autres. Ensuite, dans la relation spirituelle ou éducative, nous avons besoin de l'autre pour apprendre et c'est dans cet échange que prend place le jeu de la créativité. La créativité, c’est accepter d’être altéré, dans le sens de devenir autre, et de se transformer ; c’est partir de l'inconnu, inconnu que nous observons, que nous apprivoisons, qui nous habite, que nous transformons et qui nous mène vers un autre inconnu.

 



Réflexions :


L'attachement - la confiance - Violence, éducation et dharma - Communication et dharma - l'éthique
- L'évaluation

Améliorer l'accueil dans le système éducatif - Redéfinir l'éducation ? - L'esprit créatif - Revenir à l'essentiel

Prévenir les violences à l'école - entendre celui qui m’écoute - De bonnes raisons de vivre la peur - La relation éducative


Rencontres :

A l'ecole des mères - La violence à l'école - Savoir pour mieux s'interroger - Le théâtre à l'école - Rencontre avec Anne

- Rencontre avec la maman de Karmapa