REVENIR A L'ESSENTIEL
Entretien avec Jigmé Rinpoché dans le cadre du séminaire AEB de juillet 2003
Traduction de Lama Puntso

Lorsque nous abordons la relation éducative avec un regard bouddhiste, deux aspects apparaissent : notre situation au quotidien et l'enseignement du Bouddha. Intégrer l'enseignement à notre pratique de tous les jours nous aide à trouver des solutions aux problèmes que nous rencontrons. Même si, en général, nous comprenons bien le Dharma, il nous est parfois difficile, en situation, de le mettre en pratique.

Si nous intégrons la pratique du Dharma, la représentation que nous avons de nos expériences se modifie. Comprenons que le propos de l'enseignement du Bouddha n'est pas d'échapper au monde et à ses difficultés, mais au contraire de mieux faire face aux questionnements qui s'élèvent. Cela prend du temps mais la durée est nécessaire pour intégrer le sens de cette attitude et progressivement changer notre vision.

Au début, notre intérêt pour cet enseignement naît du souhait de résoudre nos problèmes actuels : le Bouddha, en effet, donne des moyens pour répondre aux situations relatives qui concernent cette vie. Ensuite, nous progressons et des questions plus existentielles prennent place : que se passe-t-il au moment de la mort ? Comment s'y préparer ? Qu'y a-t-il après la mort ? Face à ces questions, des réponses sont proposées. Et finalement, nous en arrivons à une question fondamentale : est-il possible de venir à bout des insatisfactions que nous rencontrons ?

Nous apprenons alors qu'il y a un chemin à parcourir pour atteindre l'éveil ; une libération de la situation de confusion et de frustration dans laquelle nous nous trouvons est possible. Il est donc important de connaître ces deux aspects, relatif et ultime, de l'enseignement du Bouddha et de ne pas les séparer. Il n'y a pas d'un côté, la spiritualité qui donne des réponses aux questions ultimes et de l'autre, une approche relative qui nous aide à mieux diriger notre vie ; sinon nous restons dans cette séparation entre notre réalité quotidienne et une dimension spirituelle un peu éthérée.

Il est nécessaire de comprendre comment l'approche bouddhiste concerne à la fois l'ultime et le relatif ; en combinant les deux, nous nous demandons, en tant qu'éducateur (professeur, parent...), comment répondre aux circonstances de manière juste. Si nous restons dans une dimension matérialiste, dès qu'un problème est résolu, un autre apparaît ! Le Dharma nous invite à changer la représentation que nous avons de nous-même et des autres, ainsi que notre comportement, ce qui nous permet d'aborder différemment l'ensemble des frustrations rencontrées et de mieux les dépasser.

L'esprit d'éveil, la bodhicitta, est une attitude bienveillante qui, si elle est cultivée, permet d'aborder différemment nombre de nos difficultés. Au début, cela semble superficiel car c'est une idée qui nous est étrangère mais, progressivement, en écoutant l’enseignement du Bouddha et en y réfléchissant, nous pouvons développer cet esprit d'éveil. Si nous l'acceptons dans la durée, nous mettons en œuvre un entraînement qui nous fait passer d'une vision limitée à une vision plus ouverte, celle de l'éveil. Et plus nous avançons sur ce chemin, moins nous sommes perturbés.

Il n'est pas aisé de développer l'esprit d'éveil car nous ne sommes pas habitués à changer notre façon d'être, à nous décentrer de la saisie égoïste ; mais, progressivement, en mettant en œuvre l'esprit d'éveil, une plus grande détente prend place. Moins perturbé, moins distrait dans les situations, nous avons une vision plus claire de nos problèmes, et cette lucidité nous amène à mieux faire face aux situations.

Question
Je ne comprends pas pourquoi vous affirmez qu'en voyant les problèmes, cela les règle. J'ai beau voir mes problèmes, si je n'agis pas, rien ne se règle !

Rinpoché
Ce n'est pas le fait de voir les problèmes qui nous permet de les résoudre, mais plutôt de comprendre leurs causes. J'ai rencontré une enseignante qui ne parvenait pas à se faire respecter par ses élèves. En face d'une situation forte, elle réagissait avec la même énergie forte et finalement, la classe ne l'écoutait pas et la situation empirait. Théoriquement, il est facile de répondre à cette situation mais en pratique, ça l'est moins. Pourtant nous sommes obligés de mettre des mots et de proposer des directions.

Revenons aux principes de bases. L'existence humaine est importante et précieuse. Si nous sommes dans une situation d'aide, nous avons envie de soutenir autrui, quoiqu'il se passe, sinon il n'y a pas de raison de nous investir dans cette situation. Nous devons alors nous demander comment faire pour soutenir les êtres avec lesquelles nous sommes en lien. Même si ces élèves sont difficiles, il faut les éduquer, il faut qu'ils aient des compétences et une éducation nécessaire pour vivre et évoluer dans notre société.

Malgré les tensions ambiantes, nous devons garder un état d'esprit bienveillant. Nous ne parlons pas encore d'action, mais d'un état d'esprit. Si nous sommes dans cet état d'esprit d'ouverture, une meilleure compréhension et une meilleure communication prennent place. En général, nous voulons régler les problèmes dès que possible ;mais si nous prenons du recul, si nous nous rappelons qu'il est important que ces êtres humains évoluent, nous allons chercher une réponse à leurs besoins et non une solution directe à la situation dans laquelle nous sommes. Une pacification peut avoir lieu dès l'instant où nous considérons l'autre tel qu’il est, avec ses besoins.

Insensiblement, nous établissons un véritable lien, où la parole devient possible, même en face de trente élèves ; en effet, nous serons moins emporté par l’émotion et l'action sera alors plus juste et plus efficace. Ce n'est pas facile mais réalisable dès l'instant où nous développons cette vision dans l'esprit avant même d'agir. Que ce soit dans la relation parent/enfant ou professeur/élève, il est important de trouver le lien suivant le besoin de l'autre.

Question
Lorsque vous parlez de "vision dans l'esprit", faites-vous référence au Dharma ?

Rinpoché
Oui, c'est le fondement du Dharma. Dans le domaine de la spiritualité, nous prenons le temps de générer une motivation juste. Dans la vie de tous les jours, c'est plus difficile mais il est important de partir de cet état d'esprit car c'est lui qui définit la manière dont nous allons percevoir les situations et y réagir.

Quand nous voulons aider un adolescent, par exemple, il nous faut prendre en considération les parents, l'environnement, l'institution... Il y a autant de visions et d'expériences qui se rencontrent sans nécessairement se comprendre et cela pose souvent des problèmes. Si nous comprenons pourquoi les autres ne sont pas d'accord, nous sommes moins perturbés par les différences, ce qui nous donne une stabilité qui nous permet de répondre plus justement et plus durablement. Mais si nous ne comprenons pas ce qui se passe, nous sommes dans la peur et dans le doute. Nous sommes perturbés, notre réponse n'est pas claire et le processus d'aide devient difficile.

Si nous développons cet état d'esprit, une vision claire avec la capacité de comprendre ce qui se passe, nous voyons mieux la situation des autres, nous sommes moins perturbés et nous pouvons continuer sur la durée, malgré les difficultés et les problèmes. Nous sommes là, présents et aidants.
Question
Lorsque nous pensons que les problèmes sont sans fin, est-ce une façon de s'enfermer et de ne pas changer ?
Rinpoché
Effectivement, c'est pourquoi il faut préserver la certitude que nous pouvons être aidant, d'une manière ou d'une autre. Soyons confiant dans les ressources de l'autre, même si cela reste difficile, surtout dans la relation éducative ; l'expérience du moindre progrès nous aide à affermir notre état d'esprit si nous revenons à l'essentiel.

Chaque fois qu’une situation s’améliore, cela devient le point de départ d’une meilleure communication : un échange peut avoir lieu, ce qui dissipe les peurs et les doutes. Une fois que, grâce à ce processus, le dialogue est rétabli, progressivement, les difficultés peuvent être résolues.
Les obstacles rencontrés ne doivent pas nous laisser dans un sentiment de désespoir. Pour cela il nous faut mettre en œuvre les moyens de rétablir la communication entre les différents intervenants : professeurs, parents, représentants de l'institution, élèves etc.. Face aux difficultés, ce sont des ressources qui réduisent la peur et nourrissent la confiance.

Question
Est-ce qu’ être aidant et équanime, c'est être sur le chemin de l'éveil ? L'éveil semble si loin!

Rinpoché
La réalisation de l'éveil est un projet à très long terme. C’est pourquoi, nous travaillons aussi au niveau relatif en restant conscient de nos besoins et de ceux de notre entourage, conscient de l'importance de rester dans cette relation aidante. Moins de perturbations et de fatigue apparaissent, car la sécurité dont nous avons besoin pour pouvoir agir est présente.

Ce confort provient du fait qu'il y a moins d'émotions perturbatrices et donc l'action devient plus juste. Agir dans la durée n'est pas évident à cause des perturbations mentales ; mais progressivement, le résultats de nos efforts crée la base d'une action plus juste et les perturbations diminuent. Le stress n'est d'abord qu'un état d'esprit. La plupart du temps, les situations sont moins difficiles que nous le percevons : la difficulté vient de notre manière de les aborder.

Si nous voyons l'aspect problématique des situations, nous les saisissons et cela nous fatigue. Dans la relation éducative, face à des adolescents difficiles, il nous faut être là, et si nous avons conscience que ces êtres humains ont besoin d'un soutien, si nous nourrissons cette motivation, il y aura moins de tensions car nous ne les voyons plus comme des problèmes mais comme des êtres à aider. Il y a alors moins de volonté dans la relation que nous établissons. Et même si c’est difficile, nous sommes heureux d’agir ainsi et notre action est plus juste. En fait, les perturbations restent les mêmes mais c'est l'espace qu'il y a autour qui change.

Pour en revenir à l'esprit d'éveil, la bodhicitta, cet esprit d'ouverture, demandons-nous d’abord pourquoi développer cette attitude-là et ensuite, comment essayer de la mettre en œuvre, ainsi, graduellement, nous allons progresser sur le chemin.

Liens :
http://www.jigmela.org
http://puntso.dhagpo-kagyu.org
puntso@dhagpo-kagyu.org

 



Réflexions :


L'attachement - la confiance - Violence, éducation et dharma - Communication et dharma - l'éthique
- L'évaluation

Améliorer l'accueil dans le système éducatif - Redéfinir l'éducation ? - L'esprit créatif - Revenir à l'essentiel

Prévenir les violences à l'école - entendre celui qui m’écoute - De bonnes raisons de vivre la peur - La relation éducative


Rencontres :

A l'ecole des mères - La violence à l'école - Savoir pour mieux s'interroger - Le théâtre à l'école - Rencontre avec Anne

- Rencontre avec la maman de Karmapa