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L'évaluation et le statut de l'erreur Cet entretien est le fruit dune réflexion menée avec des professeurs, des parents, une inspectrice de lEducation Nationale et des pratiquants bouddhistes. Il ouvre des voies et invite à la réflexion. Celle-ci a pour but de nous permettre dêtre plus clairs, plus lucides et bienveillants dans notre activité déducateurs, quel que soit le lieu où nous lexerçons. Avant daborder la réflexion sur lévaluation, il nous semblait que sa seule fonction était de faire le point sur létat des connaissances dun apprenant. Mais au fil des discussions et des échanges, il est apparu que lévaluation a de multiples fonctions et pose une question essentielle : quel est le statut de lerreur ? Comment vit-on le fait de se tromper, et plus encore de rencontrer léchec ? Le statut donné à lerreur induit une vision de lindividu car la relation à lerreur est liée à l'image que nous avons de nous-mêmes. Cest en ce sens que lévaluation peut être structurante, et même un acte fondateur pour l'apprenant.
Durant le séminaire, vous avez insisté sur le statut de lerreur. De quoi sagit-il ?
Lama Puntso : Le statut de lerreur est au cur de lévaluation et il tient également une place importante dans lenseignement du Bouddha. Le sens donné à lerreur a une incidence sur lindividu, sur son rapport à lui-même et aux autres. La façon dont nous vivons lerreur est intimement liée à limage que nous avons de nous-mêmes et donc au regard des autres. Etre invalidés ou non à la suite d'une erreur influence l'estime que nous nous portons. Le chemin proposé par le Bouddha consiste à utiliser les erreurs comme des invitations au changement, en allant à leur rencontre pour révéler nos qualités potentielles. L'erreur nous permet de prendre conscience de l'inefficacité de certains de nos processus de pensée ou d'action. Elle est au cur de la relation éducative car elle nous invite à progresser. Parfois, une hypothèse nest pas juste et il nous faut en trouver une autre. Lerreur n'est pas invalidante mais révélatrice car, dès quelle est reconnue, elle peut être transformée et nous transformer. Commençons par adopter cette attitude d'abord avec nous-mêmes.
Mais notre rapport à lerreur nest pas si aisé et si clair. Le défaut majeur est de globaliser lerreur. A cause de notre perception, elle invalide tout le processus ou la personne dans son entier (" je suis nul ") et devient un facteur de culpabilité. Nous sommes dans le projet (non vu) de la réussite, la nôtre ou celle de lautre. Cest comme si, au fond de nous-même, nous navions pas le droit à lerreur. Aussi, lorsquelle survient, elle révèle notre impuissance à réaliser notre projet. Lerreur nous invalide et devient un terrain pour la culpabilité. Autorisons-nous les erreurs pour en apprendre quelque chose. Cela fait passer la culpabilité au rang de la responsabilité. A partir dune même situation, la culpabilité nous amène à renforcer nos croyances négatives de nous-mêmes et de la situation, alors que la responsabilité nous permet au contraire d'apprendre quelque chose. Il sagit dun entraînement, dun regard neuf sur nos processus et nos réactions. Si nous parvenons à adopter cette attitude envers nous-mêmes, nous pourrons l'appliquer aux autres ; lévaluation prend alors un cet autre sens : se donner les moyens de progresser ensemble.
Ceci est-il lié au jugement ?
Lama Puntso : Juger est inhérent à lindividu. Notre vision de lautre est faite de préjugés, la relation est faite démotions perturbatrices. Lorsque nous entrons en relation avec lautre, si nous ne sommes pas attentifs, celle-ci est marquée par nos attachements ou nos aversions ; ou encore, cest lindifférence qui prend le pas. A ce propos, léducateur fait un travail sur " léquanimité ". Lenseignant ne cherche-t-il pas à capter le regard de lélève attentif pour confirmer sa démarche ? Quen est-il de celui qui sennuie ou qui, distrait, perturbe la bonne marche du cours. En tant que formateurs, si nous sommes conscients du jugement que nous portons sur l'apprenant, nous pouvons le modifier. Si nous nen sommes pas conscients, nous enfermons lautre dans le jugement que nous avons sur lui, à travers une attitude qui nest pas nécessairement exprimée verbalement. Tant que le jugement de valeur prend le pas sur la discrimination des faits, tant que la saisie sur lémotion perturbe la vision, il semble difficile de sortir lapprenant de ses fonctionnements invalidants. Pour prendre un exemple grossier, comment aider un élève dont je suis certain qu " il est nul " ? Tant que nous ne rencontrons pas cette partie jugeante de nous-mêmes, ces projections dans lesquelles nous enfermons les autres, il nous sera difficile de transformer la relation éducative en un processus créatif. Même dans un cadre difficile, il est essentiel de veiller à ne pas porter un jugement de valeur sur les événements.
Une des causes du sentiment de culpabilité est notre désir de réussite pour tous les élèves. Nous avons des difficultés à supporter quun élève soit en échec. Cest comme si léchec de lautre signifiait le nôtre. Pourquoi ne pas considérer un élève en échec comme un questionnement au processus éducatif plutôt que de le confronter à son incapacité à sadapter ? Les éléments de réponse à ces questionnements se trouvent dans ce que le Bouddha a appelé laccomplissement des deux bienfaits : le nôtre, en revisitant nos projections, nos croyances et nos jugements, et le bienfait de lautre en replaçant sa situation dans un contexte, dans une histoire, dans ce quil vit. Associer les deux bienfaits, comprendre ce qui se passe et ce qui est en jeu pour les uns et les autres, permet de développer un regard bienveillant. lerreur et léchec peuvent amener une réflexion sur la compétition et lentraide. Létat desprit dans lequel on va évaluer peut être très inspirant et modifier les relations au sein du groupe. Lévaluation passe par des notes, un travail fait, un savoir-faire, mais elle passe aussi par une relation. Tout dépend donc de ce qui va sétablir dans cette relation. Et il y aura certes des moments où la confiance va être ébranlée, ce qui renvoie à cette autre question : quelle place tient la confiance dans la relation éducative ?
Une nouvelle attitude dans l'évaluation nous amènerait à travailler avec la déception ?
Lama Puntso : La déception est linvalidation de nos idéaux, de nos rêves, de nos illusions. Nous sommes déçus parce que le réel ne correspond pas à nos projections. Autrement dit, que nous soyons professeur, élève ou parent, chaque fois que quelque chose nous déçoit, et particulièrement dans le processus dévaluation, il est bon daller voir là où nous sommes déçus. Cest alors que change le sens de la déception : elle nest plus lexpression dun échec mais, au contraire, une invitation à analyser nos valeurs et nos projections, nos représentations de nous-mêmes et de lautre. Elle est linvitation à réajuster notre cadre de référence et notre façon de voir les choses. Cela nous amène à réfléchir à l'image que nous avons de nous-mêmes et à la confiance que nous donnons au processus, à lautre et à la relation. Car il nous faut bien aller puiser la confiance quelque part afin daccepter dêtre déçus. Donner un sens à notre insatisfaction prend sa source dans la conscience que nous sommes fondamentalement riches : se relier à la bonté fondamentale (prendre refuge dans la nature de bouddha) est une déclaration de richesse, une reconnaissance de notre potentiel déveil et de celui des autres. Nous pouvons alors accepter la déception et nous remettre en question, tout en ayant un enracinement. Plus nous sommes lucides sur nous-mêmes, sur notre insatisfaction et sur notre confiance, plus nous pouvons être bienveillants avec lautre. Cest là que nous pouvons sortir du jugement. Aller à la rencontre de notre propre souffrance, nous donne les moyens de ne plus juger celle de lautre. Nous écoutons lautre, et notre regard est différent. Tout ceci nempêche en rien lévaluation. Bien au contraire, cela lui donne une profondeur.
Durant le stage, vous avez parlez de médiation. Qu'entendez-vous par-là ?
Lama Puntso : Selon lenseignement du Bouddha, toute relation est fondée sur une motivation. La motivation ici est appelée la phase du fruit car elle détermine où lon souhaite aller, quels sont les résultats attendus. Puis vient la phase de la cause, le chemin lui-même qui consiste à rassembler les circonstances et les causes qui nous mèneront au fruit. Dabord je pose lintention, ce que je souhaite de la relation éducative puis je me donne les moyens de la réaliser. Cette vision induit la notion de contrat : où voulons-nous aller, avec qui et comment ? A un moment donné, il est nécessaire dénoncer les règles du contrat. Léducateur a donc un contrat avec lapprenant et aussi avec la famille. Le contrat existe de toute façon, il est donc important de lénoncer et de le négocier. A propos de lévaluation, le contrat doit être clair ! Outre lévaluation sur les connaissances, lenseignant peut aussi se faire médiateur dune évaluation qui sera plutôt de lordre du sens. Il est fondamental que l'apprenant puisse arriver à comprendre que la note ne dépend pas du jugement personnel de l'enseignant sur lui, mais de ladéquation entre ce qui est énoncé au départ comme objectif et ce que lui a mis en uvre pour y arriver. La médiation permet de cesser de ce focaliser sur le note et de mettre en valeur les qualités et les possibilités de l'élève. Cela peut être par exemple : " Dans cette dictée, il y a peut-être de nombreuses fautes, mais comptons les mots justes par rapport à la dernière fois. " Au lieu de rester dans léchec, on évolue vers une dynamique plus positive. La note est là, mais elle ninvalide pas le travail que lélève a conduit. L'important pour lenseignant est que lélève puisse continuer à avancer dans son travail. Nous montrons à lenfant que son travail est utile. Et cela ne peut venir que de la médiation de lenseignant.
Réflexions :
Améliorer l'accueil dans le système éducatif - Redéfinir l'éducation ? - L'esprit créatif - Revenir à l'essentiel Prévenir les violences à l'école - entendre celui qui m’écoute - De bonnes raisons de vivre la peur - La relation éducative Rencontres : A l'ecole des mères - La violence à l'école - Savoir pour mieux s'interroger - Le théâtre à l'école - Rencontre avec Anne - Rencontre avec la maman de Karmapa
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