Redéfinir l’éducation ?

 

Depuis quelques décennies, des situations nouvelles sont apparues dans le cadre de la relation éducative car, d'une certaine manière, la société et ses problèmes sont rentrés dans l’école. Elle n'est plus une enclave protégée face à la diffusion de la drogue, face aux difficultés d'ordre social, face aux modes et au pouvoir des médias, face à l'expression de la violence. La dimension émotionnelle et conflictuelle des relations, relativement encadrée dans le passé, s'expose maintenant complètement. Le rôle de l'enseignant change, il est de moins en mois le détenteur des connaissances et de l'autorité, et le sens même de l'instruction s'étiole dans l'esprit de beaucoup de jeunes. De nombreuses tentatives sont faites pour rétablir les valeurs de l’éducation, éprouver de nouvelles méthodes pédagogiques et redéfinir le rôle de chacun, car ce qui existait avant n’est plus valide. Cette situation se présente comme un grand champ de créativité mais aussi d'insécurité, à la fois de remise en question et de reconstruction.

L'environnement change, les valeurs changent ainsi que le cadre éducatif, et il est donc important d'en être conscient pour aborder ce que peut bien être l'éducation aujourd'hui. Eduquer serait avant tout fondé sur une rencontre avec des êtres et des émotions ; nous ne pouvons l'occulter car cette rencontre sera à l’origine de bien des incompréhensions mais aussi bien des découvertes.

 

Apprendre est violent

Lors de cette rencontre avec ces êtres et ces émotions, ce que nous savons est remis en question ou confirmé et c'est notre propre sentiment de continuité et donc de sécurité qui est l'enjeu de cette confrontation.

L'enfant qui arrive à l’école fait face à son état de relative ignorance lorsqu'il aborde de nouvelles connaissances. Apprendre ne consiste pas seulement à entasser des couches d’informations : intégrer une nouvelle connaissance est inquiétant car notre compréhension puis notre capacité à l'utiliser sont interpellées et cela nous oblige à réorganiser nos connaissances sinon notre manière de connaître.

Ainsi, même si toutes les conditions sont rassemblées pour permettre un environnement sécurisant, même si la relation éducative est fondée sur la confiance, l’acte d’apprendre est violent, en ce sens qu'il génère une situation de confrontation intense.

Cette confrontation prend place dans un cadre éducatif qui dépend des gens et de leur compréhension et donc des limites de chacun car chacun de nous a une perception des choses qui lui est propre. Le partage et l'échange seront donc les conditions d'une négociation pour aboutir à une vision commune qui replace un tel cadre dans sa dimension humaine.

Ainsi, notre quotidien à l'école va dépendre des uns et des autres, il est tissé de rencontres avec des individus qui nous fascinent ou que nous n’aimons pas, et il ne suffit pas qu’un règlement soit établit avec l'accord de tous et qu’il soit affiché pour qu'il fonctionne. Nous sommes oublieux et le rappel des modes de communication, de décision, d'organisation nécessite de la vigilance. Communiquer entre nous et nous astreindre à conduire notre activité selon ces modes communs nous impose aussi une forme de violence.

Du point de vue bouddhiste, la défectuosité des situations est une donnée qui fait partie de notre vie. La contrariété de devoir supporter des situations parfois peu agréables est justement ce qui est l’objet d'un travail personnel. Ce travail sur nous-mêmes constitue une forme de violence car nous sommes amenés à remettre en question nos tendances et nos projections, et ce travail est rarement mentionné dans les réflexions sur le processus éducatif.

Notre connaissance du monde et des êtres est imparfaite, limitée, parfois défectueuse, mais elle est aussi évolutive. La vie est un processus de transformation permanent qui demande du temps et de l'énergie. Ce que nous mettons en place aujourd'hui sera remis en question demain. Nous sommes donc appelés à faire face à cette autre forme de violence, celle de l'impermanence.

 

Insatisfaction et confiance

Ainsi, du fait de l'impermanence, nous apprenons constamment à nous adapter malgré nos résistances. L'enseignement bouddhiste nous invite à avoir conscience que se sont nos résistances qui génèrent le sentiment d'insatisfaction et de souffrance propre à notre existence. Cette insatisfaction provient d'une attitude ego-centrée qui nous enferme en permanence au centre d'une expérience confuse et émotionnelle ; elle ne provient pas des défectuosités d'un monde extérieur, d'un système ou des autres, mais de notre propre façon d’agir et de penser. Lorsque le Bouddha a parlé de confiance, il n’a pas demandé à ce que les gens lui fassent confiance ou fassent confiance en son enseignement, il a expliqué qu'il fallait d'abord prendre notre situation d’insatisfaction et sa cause en considération pour comprendre la démarche qui nous permettrait de nous en libérer.

Le propos n'est pas de culpabiliser mais au contraire de responsabiliser. En reconnaissant notre insatisfaction et sa source, nous acquérons une lucidité sur nos actes et leurs conséquences qui entraîne un changement durable dans nos attitudes. Du point de vue bouddhiste, l'éducation comprend ce processus de transformation et commence par cette prise de conscience. La confiance et l'apaisement sont authentiques dans la mesure où ils prennent naissance dans une vision claire et réaliste de ce que nous sommes maintenant.

Si l'ego est la principale source de notre insatisfaction, que deviendrons-nous sans lui ? Y a-t-il autre chose, au-delà de l'ego ? Il existe, selon l'enseignement bouddhiste, un état de bienveillance, de clarté et de paix propre à l'esprit qui n'est pas une production de nos fonctionnements ego-centrés. Au cours de notre parcours de vie, nous pouvons être amenés à croire ou non à cette dimension spirituelle, invisible par nature. Mais avoir confiance dans cette dimension nous permet alors de dépasser les limitations inhérentes à l'ego qui sont la source de notre sentiment de frustration.

La dynamique névrotique générée par la peur et l’espoir, relativement à un intérêt personnel, parasite cette dimension de bienveillance de l'esprit. Au-delà de l'agitation, il y a l’espace autour et l'agitation ne change rien à l’espace. Un orage violent ne modifie pas la nature spacieuse du ciel. Replacer notre activité névrotique dans cette vision de ce qu'est l'esprit, cela ne nous protège pas nécessairement de l’orage, mais c’est une dimension de l'être à laquelle nous pouvons nous relier pour évoluer.

Le fait d'ignorer que les aspects névrotiques et insatisfaisants de notre vie sont générés par l'ego est le principal obstacle à la connaissance de nous-mêmes et des autres. Cette ignorance est à l'origine de nombreuses méprises dans le cadre éducatif, comme, par exemple, réduire les êtres à leur apparence, à ce que nous en percevons subjectivement. Si les êtres possèdent les qualités de l'esprit que nous venons de décrire, ils possèdent alors une dignité fondamentale. Reconnaître cette dignité nous porte à faire des choix sur la manière d’utiliser notre situation afin d’aller vers plus de clarté et de bienveillance envers nous-mêmes et envers les autres.

 

Clarté et bienveillance

Qu’est-ce que la clarté et la bienveillance ? La clarté de l'esprit permet d'avoir une vision lucide des situations, de comprendre ce qui se passe et d'agir le plus justement possible. Nous parlons ici de reconnaître notre situation ego-centrée et la manière dont elle engendre l'insatisfaction. Le but n'est pas simplement de devenir plus efficace mais d’être plus bienveillant envers nous-mêmes et envers les autres. La bienveillance dissipe la souffrance issue des résistances de l'ego en nous libérant de la saisie sur notre propre intérêt. Libérés de la préoccupation envers nous-mêmes et nos intérêts, notre esprit s'apaise, s'éclaircit et devient disponible aux autres et aux nouvelles situations ; il retrouve les qualités de l'espace.

Trop souvent, notre volonté de bien faire engendre des situations conflictuelles. Nous ne trouvons pas le temps de résoudre nos émotions et notre propre confusion mais nous voulons dissiper celle que nous percevons autour de nous. Nous ne nous rendons pas compte que nos réactions génèrent de la souffrance. D’où l’importance de la clarté qui nous permet de prendre le temps de la distance, d’avoir confiance et de regarder la réalité avec bienveillance ; évidemment, si nous regardons à plusieurs, si nous collaborons, ce sera toujours plus clair. Avec une compréhension réelle de ce qui se passe et des enjeux, nous n’hésiterons pas à emprunter de nouveaux chemins.

Investissons du temps dans des moyens simples tel que la méditation pour pacifier nos propres conflits et nos difficultés. Partant de la violence, de l’incompréhension, de la tristesse, de la démotivation que nous ressentons face aux situations, il y a toujours une raison vivante qui nous porte à être confiants dans ce processus qui nous relie aux qualités de clarté et de bienveillance de l'esprit. Ce processus consiste à nous éduquer nous-mêmes en travaillant avec les émotions et les névroses que nous rencontrons. Que les dysfonctionnements que nous observons soient sociaux ou psychologiques, ils nous renvoient constamment à nous-mêmes et c'est là que notre travail commence. De la confiance naîtra la curiosité.

Pour travailler avec les émotions, une aide est parfois nécessaire. C'est le sens d'une communauté que de permettre un soutien mutuel pour avancer ensemble progressivement. Se nourrir les uns les autres dans des échanges réguliers facilite ce travail sur nous-mêmes et sur les situations.

 

Méditation

Il y a un moment où il faut s’arrêter de réfléchir, de s’inquiéter et de se demander comment faire. Le défaut de la volonté qui veut tout résoudre, c'est qu'elle ne sait pas prendre le temps, elle ne sait pas se poser et lâcher les prérogatives et les inquiétudes. Pour trouver cet espace intérieur fait de clarté et de bienveillance où autre chose est possible, il est important de ponctuer notre vie de moments de rien, de vacance, où nous laissons sa chance à la situation : cela s’appelle la méditation. Nous nous posons, nous faisons confiance en ce qui arrive et un peu d’espace s'ouvre qui motive notre confiance et notre créativité pour mieux voir et pour mieux répondre.

L'élément essentiel dans la relation éducative, c’est la confiance en ce qui est en train de se passer, lorsqu'il n’y a plus l'attente d'un résultat. Il s'agit d'apprendre à s'éduquer et à se connaître soi-même. En s'éduquant soi-même on peut devenir un meilleur éducateur. Eduquer est un processus qui comprend la connaissance de soi. S’inspirer de l’enseignement du Bouddha permet de relier sagesse et talent, d’apaiser nos difficultés intérieures et de vivre l’éducation de façon créative.