"SAVOIR POUR MIEUX S'INTERROGER" *

Entretien avec Christian Colven, éducateur

 

En quoi la position de l'éducateur est-elle différente de celle de l'enseignant dans la relation éducative ?

Sa mission est autre : il n'est pas là pour transmettre mais pour inviter l'adolescent à communiquer, à établir une relation saine avec les autres et à s'intégrer à la communauté. C'est bien une invitation, qui précède la transmission, car elle doit présenter à l'adolescent en difficulté l'intérêt qu'il peut trouver à communiquer et à prendre sa place dans la communauté. Pour y parvenir, il faut comprendre sa difficulté et sa méfiance et éviter de le juger. L'éducateur doit savoir avant toute chose observer pour essayer de comprendre la situation de l'adolescent en difficulté dont il va s'occuper. Cela suppose bien sûr d'acquérir certaines connaissances au préalable. Mais ce savoir ne doit pas occulter le moment de la rencontre, de la découverte de l'autre. Personnellement, je ne lisais pas les dossiers des adolescents avant de les rencontrer, pour ne pas avoir, d'amblé, un à priori à leur propos.

La relation est-elle asymétrique ? L'éducateur est-il supposé en savoir plus et avoir une plus grande maturité que celui qu'il est sensé aider ?

Bien sur ! Mais tout l'art de rentrer en relation consiste justement à faire oublier cette différence et à ne pas ériger nos connaissances ou cette maturité comme une prétention ou une défense devant quelqu'un qui est tout de même en difficulté et qui connaît déjà ces attitudes prétendument aidantes. L'idéal est de se mettre à sa place pour pouvoir admettre et comprendre ses réactions. Cela suppose un travail avec nos propres émotions pour garder la distance nécessaire et ne pas se laisser emporter. Nous sommes amenés à rencontrer nos propres limites. Cette distance n'est pas établie vis-à-vis de l'adolescent ou de l'adulte en difficulté mais vis-à-vis de nos propres jugements intempestifs ou de nos réactions impulsives. Le travail en groupe avec les autres éducateurs permet une supervision de ce travail de distanciation.

On a l'impression que l'éducateur cherche sa place entre le thérapeute et l'enseignant.

Toute la difficulté est justement de ne pas s'enfermer dans des catégories. Prenons la notion de pathologie : il me semble que la seule chose qui importe, au-delà du diagnostic des symptômes et des remèdes proposés, c'est la souffrance. C'est cette souffrance qui est à considérer. Reconnaître cette souffrance en nous-mêmes puis chez autrui sans la masquer ou l'interpréter à partir de nos connaissances est le point de départ d'une attitude réellement aidante. Considérer que la souffrance fait partie, dans une certaine mesure, de notre condition d'être humain nous évitera de tomber dans le piège d'une relation superficielle. Nous invitons les adolescents à construire, dans un cadre donné, une relation fondée sur la confiance et non sur la peur ou le rejet. Pour ce faire nous devons avoir assez d'honnêteté pour reconnaître nos propres peurs et nos propres difficultés comme quelque chose de normal avec lequel nous pouvons travailler nous-mêmes.

N'est-ce pas paradoxal ? On demande à l'éducateur de permettre l'intégration de personnes en difficulté, et vous dites qu'il doit d'abord s'interroger sur lui-même?

La question est : comment aider l'autre à s'intégrer dans le groupe, la communauté ou la société, comment l'aider à trouver sa place ? Notre attitude est conditionnée par notre propre histoire. Obéissons-nous à une norme, voulons-nous confirmer un savoir et nous rassurer nous-mêmes ? Si nous sommes ambigus là-dessus, alors la personne en difficulté est en droit de se méfier de nous. Notre action peut apparaître comme une lutte pour s'auto-justifier ou pour soumettre l'autre à nos propres conditionnements. Il s'agit de développer des qualités humaines et pour cela nous commençons par tolérer nos difficultés et celles des autres, par accepter la souffrance comme inhérente à l'existence, sans parler de l'acceptation de l'impermanence et de la mort. Sur ce plan là, l'autre et moi-même, nous sommes logés à la même enseigne. Dés lors, essayons d'établir une relation de confiance avec la personne en difficulté et commençons par découvrir comment souffre cette personne. Par exemple, tentons de comprendre pourquoi tel père a battu son fils ! Alors nous pouvons expliquer à l'adolescent brutalisé que son père est soumis à sa propre histoire et que ses actes ne sont pas vraiment commis volontairement, ce qui peut permettre à l'enfant de dépasser ses résistances. Evitons toujours d'enfermer quelqu'un dans un jugement.

Vous êtes exigeant ! Un éducateur serait un véritable bodhisattva d'après la description que vous en faites ?

Je crois que le fond commun de tous les métiers centrés sur la relation humaine devrait être la bienveillance. Et si nous voulons développer une attitude bienveillante envers les autres, commençons par être bienveillants avec nous-mêmes. Une relation confiante ne peut se construire que sur la base de cette bienveillance et, effectivement, la bienveillance ne s'apprend pas dans les manuels. C'est un entraînement, comme le propose l'enseignement bouddhiste du lodjong, un entraînement de l'esprit au quotidien qui portera ses fruits à travers une activité spontanée. L'idéal, pour être éducateur, enseignant ou soignant, est d'être motivé par l'envie d'aider les autres, ce que l'on appelle dans le bouddhisme l'esprit d'éveil, et de garder cette motivation année après année ! Connaissances et expériences peuvent alors nourrir cette démarche et la construire.

* Gaston BACHELARD, "L'Esprit Scientifique"

 



Réflexions :


L'attachement - la confiance - Violence, éducation et dharma - Communication et dharma - l'éthique
- L'évaluation

Améliorer l'accueil dans le système éducatif - Redéfinir l'éducation ? - L'esprit créatif - Revenir à l'essentiel

Prévenir les violences à l'école - entendre celui qui m’écoute - De bonnes raisons de vivre la peur - La relation éducative


Rencontres :

A l'ecole des mères - La violence à l'école - Savoir pour mieux s'interroger - Le théâtre à l'école - Rencontre avec Anne

- Rencontre avec la maman de Karmapa