Violence, éducation et dharma

 

La violence inhérente à l’existence

Qu’est-ce que la violence du point de vue du Bouddha ? Qu’est-ce que le mot "violence" recouvre d’un point de vue bouddhiste ? Si l’on relie la notion de violence à l’enseignement, l’on se rend compte qu’il y a une violence inhérente au fait même d’exister. Nous entrons en relation avec la vie lors de la naissance et en finissons lors de la mort ; ce sont des événements, qui, en soi, sont violents.

Dès l’instant où il y a ignorance, saisie égoïste et relation émotionnelle aux événements, dès qu’il y a l’émergence du territoire de l’ego, expression de la confusion et pourtant centre de notre expérience, il y a violence. Pourquoi en est-il ainsi ? D’où vient cette violence ? Elle vient du déni d’une vérité dont le Bouddha a beaucoup parlé, une vérité qui est propre à ce que nous vivons : l’impermanence. Avant de pouvoir la reconnaître et l’accepter, il nous faut la comprendre et lui donner un sens.

Accepter l’impermanence

Le fait que les choses changent est pour nous source de souffrance. A cause de la confusion nous nions l’impermanence des choses et des êtres, nous nions jusqu’à la mort elle-même. De façon générale, nous n’aimons pas le changement. Oubliant l’impermanence, nous solidifions toute situation, même conflictuelle.

Tout est provisoire. Le fait de l'omettre nous met dans une situation de violence parce que ce provisoire va venir sans cesse nous perturber. Nous sommes amenés à vivre une succession de pertes, de changements, de transformations qui, à cause de notre manque de lucidité, sont agressants et donc violents. Cette violence vient de nos résistances. L’ego résiste parce qu’il veut valider son existence.

La première idée importante est donc qu’il y a une violence organique incontournable qu’il nous faut accepter. Tant que nous n’acceptons pas cette violence organique, nous sommes en décalage avec la réalité et nous nous faisons violence. C’est-à-dire que, si nous voulons être aidant pour un élève violent, nous devons d’abord reconnaître et accepter notre propre violence, celle inhérente à la saisie égoïste. C’est elle, ainsi que nos émotions, qui nous mènent au manque de disponibilité, au manque de stratégies adaptées, au manque d’acceptation des situations désagréables et au manque de compréhension. Pourquoi tout cela ? Parce que le besoin de confirmer notre territoire nous fait perdre la souplesse nécessaire pour accepter l’impermanence et trouver d’autres solutions que celles dont nous disposons.

La violence inhérente à l’apprentissage

Dans le cadre de l’éducation, de fait, tout acte d’apprentissage est violent. Comment imaginer que quelqu’un, plus encore un enfant, puisse intégrer des savoirs, sans que cela provoque une perturbation intérieur? Chaque élève est là avec son histoire et lui transmettre une connaissance ou lui apprendre quelque chose de nouveau ne peut pas se faire de façon linéaire. Dès l’instant où il y a une mise en nouveauté, l’être entier est obligé de se réorganiser. Il y a là une violence due aux conflits cognitifs. Avec l’émergence d’un savoir nouveau, l’insécurité apparaît. Ceci est une violence en soi. Bien sûr, ce n’est pas violent de façon visible, car il s’agit d’une expérience intérieure, cependant, il est évident que l’enfant ressent cette insécurité dans l’apprentissage, insécurité à laquelle vient s’ajouter la violence inhérente au fait d’exister. A partir de là, plusieurs potentiels de violence vont se développer et tant que nous n’acceptons pas cette situation et ne la reconnaissons pas, il va nous être difficile de travailler avec.

Accepter la réalité de la violence

Accepter la violence ne veut pas dire la valider ou laisser faire. C’est pour cela qu’il est nécessaire de commencer par établir un état d’esprit adapté. Il y a là une question de rapidité. Dès que nous sommes en relation, et l’éducation est, bien sûr, une mise en relation, il y a une précipitation névrotique qui se met en route. Lorsqu’il n’accepte pas la situation, l’esprit réagit. S’il n’y a pas un espace de lucidité, nous réagissons avec cette vitesse névrotique et c’est alors que nous sommes perdus dans un jeu de résistances et que nous générons plus de violence. Lorsque nous parlons d’acceptation, il ne s’agit pas de subir, ni de valider mais d’accepter intérieurement la réalité relative telle qu’elle est. Un enfant est en train d’en agresser un autre : nous commençons par accepter la situation et, dans un deuxième temps, ayant admis les différentes données en jeu, nous pouvons réagir de façon moins névrotique.

Qu’est ce que la violence ?

Le dictionnaire, référence commune, présente ces deux définitions du mot violence : " Qualité de ce qui agit avec force ", c’est de cette violence là dont nous parlons et " Force dont on use contre ". Parfois, nous confondons la qualité de ce qui agit avec force avec la force dont nous usons contre quelqu’un. Quand nous disons " l’acte d’apprendre est, de fait, une violence ", cela fait référence à la première définition. Il y a là la qualité de quelque chose qui agit avec force. Face à la violence de l’apprentissage, un élève peut résister et réagir violemment (ou non), dans le sens " d’agir contre ".

S’accepter et travailler à partir de soi

En amont de cela, il y a l’acceptation de nos propres émotions et de celles des autres. Il y a aussi le mouvement qui consiste à aller voir nos erreurs. Ce sont des clefs importantes pour traiter la violence. L’idée est de reconnaître l’émotion qui est en nous et nous traverse.

Ce que nous sommes en train de faire, nous le justifions parfois par notre pouvoir d’enseignant ou de parent. Nous ne sommes pas toujours conscients que nous sommes mus par l’orgueil d’un savoir ou par une irritation face à tel élève qui nous agace. Nous pouvons devenir plus lucides devant les émotions qui nous traversent. C’est un travail progressif et continu. Les émotions peuvent, bien sûr, être très subtiles et tout à fait souterraines, néanmoins, elles sont repérables car nous avons en nous une capacité cognitive, l’aptitude à nous reconnaître dans ce que nous sommes. Tout le monde a cette capacité et peut la développer. Il s’agit donc de reconnaître nos émotions et celles des autres et ne pas prendre l’émotion de l’autre pour nous, même si elle nous vise.

Les élèves sont obligés d’être dans la classe, et nous sommes contraints d’être en face d’eux. Une telle situation porte en elle des germes de conflits. Tel élève est en colère pour certaines raisons, et il l’exprime. Si nous ne comprenons pas ses raisons, ainsi que le contexte dans lequel cela se déroule et si nous nous sentons personnellement visés concernés par sa colère, la situation devient difficile et violente.

Pour certains enseignants, un soupir d’élève est vécu comme une agression forte : c’est bien sûr là-dessus que nous avons la possibilité de travailler. Nous pouvons explorer nos visions et nos représentations de ce qui est en train de se passer. Nous pouvons tenter d’être conscients de nos émotions et de celles de l’autre, mais surtout des nôtres. Il nous est aussi possible de reconnaître lorsque nous nous trompons. Cela veut dire accepter que nous puissions commettre des erreurs et ne pas être parfaits ! Etre un modèle, pour un enfant, ce n’est pas être quelqu’un qui ne fait pas d’erreur, mais c’est être quelqu’un qui sait les reconnaître.

Nourrir la curiosité

Souvent, nous sommes habités par le manque de compréhension. Si nous regardons avec un certain recul les différents éléments qui composent les situations que nous vivons, nous trouvons alors de l’espace et ce, malgré toutes les pensées et émotions. Si nous arrivons à voir que c’est nous qui projetons et nous approprions ce qui se présente, si nous pouvons revisiter nos représentations, notre regard va changer et, à ce moment-là, un soulagement va s’installer. Nous ne prenons pas toute la situation à notre compte : il n’y a pas que nous dans l’histoire, il y a aussi l’autre, nous sommes au moins deux personnes concernées par ce qui se passe. Et c’est avec une telle vision qu’un peu d’espace est possible afin de prendre du recul pour vivre ce qui se présente avec davantage de lucidité.

Ceci demande une qualité, que nous avons tous mais qu’il faut développer encore et encore : la curiosité. Un des manques que nous avons cité est le manque d’intérêt. Il s’agit de nourrir la curiosité pour ce que nous sommes. Face à une personne que nous tenons responsable de certaines difficultés, le projet n’est plus de l’interrompre, ni d’avoir le dernier mot ou de faire changer quoi que ce soit, le projet est de trouver ensemble comment changer. Par conséquent, le fait que cela change ou non devient secondaire, et le comment changer devient passionnant. C’est cela, être bodhisattva : être complètement ouvert à la situation, le chemin devient alors le but et là, chaque instant devient passionnant ! Nous pouvons même ne pas entrer en contact avec la personne qui nous perturbe mais simplement nous demander pourquoi cette personne nous agace. C’est la première question que nous devons nous poser avant d’aller plus loin.

N’oublions pas que tout ceci s’inscrit dans la durée. Nous parlons des quelques premiers instants de rencontre avec une situation. Nous ne parlons pas encore de réagir. Parce que, sinon, nous sommes tout le temps en réaction. Avant d’être en réaction, soyons d’abord acteurs : avant de réagir, essayons de poser sur les situations un regard libre de tout jugement.. Essayons de ne pas enfermer l’autre dans notre préconception et de voir ce qui s’élève en nous avant de le projeter sur l’autre. Cela va nous permettre de réagir avec à la fois beaucoup plus de force et de douceur.

Il y a un élément essentiel dans les difficultés : c’est de se dire à un certain moment que malgré nos ennuis, l’autre doit être aidé. Cela est primordial en terme d’état d’esprit. C’est toute la dimension de bienveillance, ce que l’on appelle l’esprit d’Eveil, qui est en fait au cœur de la de la relation en général.

S’il n’y a pas de la bienveillance dans le regard que nous portons sur l’autre alors,  quelque soit notre état d’esprit intérieur, nous risquons très vite de tourner à vide, parce qu’au bout du compte, il n’y a plus que nous. Assez paradoxalement, si dans ces moments, nous nous disons que ce que nous faisons a pour but d’aider l’autre, cela crée une ouverture, l’imagination peut se déployer et la violence potentielle se dissoudre.

Article de lama Puntso suite au stage sur la violence à l'école, octobre 2000 à dhagpo Kagyu ling.

 



Réflexions :